Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Musset

Publié le par Amélie B.

We look before and after,
And pine for what is not :
Our sincerest laughter
With some pain is fraught ;
Our sweetest songs are those that tell of saddest thought.


Prise hors contexte ( To a Skylark), ces vers de Percy Bysshe SHELLEY expriment le penchant naturel de l'homme à la plainte et à l'élégie . La traduction par Natsume Soseki donne ceci:" Regardant en avant et en arrière, j'aspire à l'inaccessible. Quand je ris du fond du coeur, la souffrance est là. Sachez que les chants les plus beaux recèlent les pensées les plus tristes". Toujours d'après Soseki, "aussi heureux que soit le poète, il ne peut pas chanter sa joie comme une alouette (NB: tout le poème est une allégorie à l'alouette) avec une détermination, avec ravissement et dans l'oubli de tout [...]Il doit certes avoir en lui la joie de transcender la banalité, mais aussi une incommensurable mélancolie."

Pris au mot, ce fragment de poème n'est-il pas éclatant de vérité? Laissons de côté les exemples trop classiques des poètes romantiques et penchons nous vers la musique, cet art qui à lui seul peut "ouvrir les abîmes de l'âme" ( R.Rolland). Le chef d'oeuvre musical du monde mythique n'est-il pas une lamentation? L'aede Orphée, ayant perdu sa bien aimée, parvient à toucher le monde des enfers par son chant. Depuis ces temps mythiques, la lamentation a toujours été une composante fondamentale de l'expression musicale , que ce soit dans les chants rituels des pleureuses antiques ou dans les chants apocalyptiques de notre XXe siècle. 

Cependant, il semble bien que l'époque qui s'est le mieux définie par  le geste de la plainte soit celle qui voulut faire renaître la musique de l'esprit de l'opéra, à travers l'Orfeo de Claudio Monteverdi. Plus encore que les plaintes d'Orphée, le Lamento d'Arianna aura reflété l'esprit de son époque. Les larmes que firent couler cette pièce sont sans doute les plus souvent citées de l'histoire de la musique, et si l'on croit le témoignage d'un contemporain, il n'y avait aucune maison qui ne résonnât point de la plainte d'Ariane parmi celles où se trouvait un clavecin ou un théorbe. Au delà de  la lamentation d'un amour trahi, Monteverdi a placé dans son personnage feminin toutes les ambiguïtés d'une douleur extrême: le revirement abrupt d'une passion à son contraire, du profond désespoir au désir de vengeance: la plainte devient une accusation. Le langage utilisé, moderne pour Le XVIIe siècle est  capable de nous toucher encore aujourd'hui très directement.

Par un hasard qui semble un fait exprès, l'opéra Arianna, qui culminait dans ce célèbre lamento accompagné aux cordes a disparu. Seul le lamento a survécu, sous forme de monodie accompagnée d'une basse continue, n'en devenant que plus intensément le monoloque interieur de son époque. et on ne s'étonnera pas que Monteverdi, en composant son Piano della Madonna, ait mis pratiquement la même musique dans la bouche de la Vierge. Mais alors, qui donc se lamente, si Ariane et Marie chantent la même musique?

C'est finalement la musique elle-même. En se libérant définitivement de l'ordre divin des arts mathématiques et en se rangeant aux côtés des arts de la parole -  et de la lamentation - , elle a pu devenir le langage du coeur d'Ariane.
L'harmonie des sphères fût abandonnée, et c'est pour pleurer sa perte que la musique exalte depuis ses tons les plus fervents.

Mirate di che duol m'han fatto erede
l'amor mio, la mia fede, e l'altrui inganno.
Cosi va chi troppo ama e troppo crede.
Derniers vers du Lamento d'Arianna, Monteverdi
( Voyez quelle douleur me lèguent mon amour, ma constance et la trahison d'un autre. Tel est le destin d'un être trop aimant et trop confiant)


sources: Oreiller d'herbes, Sôseki
             Dictionnaire culturel Robert en langue Française
             La Femme dans l'Orphée,  Hansjörg Ewert
             

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